Un euro, des heureux
10 Aug 2007
Inspiré par ce joli billet de Céleste.
Je suis une pièce d’un euro. “Et alors”, me direz-vous, “Il y a rien de plus banal qu’une pièce d’un euro !” C’est vrai. Mais je fus l’une des premières, on m’a mise en circulation en janvier 2002 et en 5 ans d’existence, j’ai connu plus de mains et de pays que beaucoup d’hommes.
Je ne vaux qu’un euro, tout rond. Je ne suis ni rare, ni de collection, mais j’ai collectionné les anecdotes au cours de mon périple, alors laissez-vous prendre pour argent contant.
Tout a commencé lorsque je suis sortie de l’usine où on m’a fabriquée de toutes pièces, quelque part en Gironde, et à partir de laquelle on nous a trimballées moi et mes copines. Notre avènement fut promu au rang d’évènement économique planétaire, mais nous étions vendues comme des vulgaires “Kit euros”. J’ai dû attendre patiemment qu’une main ridée et apparemment peu dépensière veuille m’offrir ma toute première fois. Etant au bout du rouleau (des pièces d’un euro) , je n’en pouvais plus d’attendre.
Offerte je fus, mais non sans un frisson d’appréhension, pour les étrennes du petit fils. Heureusement, j’étais accompagnée de quelques copines qui avaient déjà perdu leur virginité et rassuraient les petites nouvelles. Et en effet, passer d’une main à l’autre n’est pas si terrible et est par la suite devenu monnaie courante.
Je fus conservée affectueusement dans une tirelire en forme de chat. J’en fus libérée au moment où l’adolescent s’en allait pour un voyage linguistique à Barcelone. Son séjour fut plus que linguistique et j’allais être à mon tour, la pièce centrale d’une première fois.
Je me rappelle avec tendresse la façon dont cet ado timide s’agrippait à moi en marchant jusqu’au distributeur de préservatifs au coin de la rue et priant pour ne pas être vu, sous peine de se transformer en tomate. Je pouvais deviner sur mes flancs cuivrés, le pouls élevé du garçon, perceptible jusqu’au creux de sa main moite. Bien sûr, il ne se souvient certainement plus de moi, je ne suis qu’une pièce parmi tant d’autres, mais il en a fait un usage dont il se souviendra toute sa vie…
L’employé chargé de récolter la monnaie des distributeurs devait être fatigué ce jour là, car il ne s’est pas aperçu que j’avais sonné, trébuché, puis roulé un peu plus bas sur le trottoir en pente. J’étais donc abandonnée, à la rue, alors que l’hiver approchait. Plus le soleil espagnol faiblissait, moins je brillais, et moins j’avais de chance pour qu’on me remarque et me ramasse.
Il commençait à faire froid, de plus en plus froid. C’est alors qu’un clochard passablement abruti par le mauvais vin et la rudesse de l’hiver s’assit juste à côté de moi. Il dormit sur moi sans s’en rendre compte, mais ça me réchauffa. Le lendemain, il me vit enfin et me mit dans sa casquette avec quelques collègues, comme monnaie d’amorçage… J’étais la pièce rapportée mais je me suis vite attachée.
Malheureusement, il allait se séparer de moi pour un énième litron de rouge. Pour une raison que j’ignore, la caissière de la supérette s’était trompée de prix, elle alla vérifier le prix affiché dans le rayon et oublia qu’elle avait déjà rendu la monnaie de sa pièce à mon propriétaire. C’est ainsi que le destin m’épargna et que je retournai dans cette puante mais non moins chaleureuse casquette.
Il descendit la bouteille au goulot mais celle-ci lui monta à la tête. Dans un ultime sursaut d’orgueil éthylique, il me prit entre ses doigts tremblants et baragouina quelque chose comme :
“Pile : je me rachète un autre bouteille, face : j’arrête pour de bon et je vais au foyer. Plein le c** de me geler les coui**** !”
Je me rappelais qu’il m’avait recueillie sur le trottoir, face contre terre, je me devais de lui sauver la face. Et puis, même si je n’ai pas un coeur d’or comme les ancêtres de mes ancêtres, je ne suis pas avare pour un saoul. J’ai atterri sur la tranche, roulé quelques instants, puis je me suis penchée côté face. Aujourd’hui, je ne sais pas comment il va, mais je sais qu’il est vivant.
Depuis, j’ai traversé mille contrées, j’ai suivi en touriste mes dizaines de propriétaires successifs, partagé leurs espoirs en grattant les cases d’un “Millionnaire”, leur excitation mêlée d’une légère appréhension aux abords d’un manège à sensations fortes. J’ai vécu personnellement le manège tourbillonnant de la machine à 1200 tours/minutes, et celui, tout aussi vertigineux de la vie.
Aujourd’hui, je coule des jours paisibles tout au fond de la Fontaine de Trévi et j’y contrarie à ma manière l’adage qui voudrait que l’argent ne fait pas le bonheur. Disons plutôt qu’il le porte quand on s’en libère…
Edit : Arpenteur a aimé cette histoire et en a écrit une suite magnifique !
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10 Aug 2007 à 12:24 pm
charmant conte que celui-ci. La vie d’une pièce, c’est plein de poésie. Tout bravo pour la tendresse et le rebond de tes mots
Celeste a bien fait de t’inspirer (j’ai d’ailleurs apprécié son texte aussi ^^)
10 Aug 2007 à 12:53 pm
Comme le BlueG, j’ai aimé les deux, avec une petite préférence ( d’ancienneté) pour le tien.
Des bizettes…
10 Aug 2007 à 12:57 pm
Ciao french,
ou bien comme ils disent dans un célèbre film: money don’t bring happyness but keep unhappiness off
10 Aug 2007 à 1:28 pm
C’est formidable de suivre ainsi un objet si quotidien, si anodin, et pourtant sous ta plume, si unique! Par contre je constate avec tristesse que même les objets semblent vouloir nous priver de libre-arbitre : ne pouvait-il rester sur la tranche ce p’tit con et mettre joe-litron en face de ses choix? Pff où va le monde… moi quand j’interroge mon miroir il répond pas et c’est surement mieux comme ça ;-))
10 Aug 2007 à 1:35 pm
Comme c’est mimi !!
10 Aug 2007 à 1:38 pm
Je vais être très original en te disant que ta note comme celle qui t’a inspirée sont très jolies. Je ne veux pas faire de jaloux en écrivant que j’ai une préférence pour l’une ou pour l’autre, vous écrivez aussi bien !
Nota : j’ai cherché à faire un jeu de mot tout naze avec Monet (Monet, monnaie, mouahaha). Mais bon, que veux-tu, je n’ai pas ton talent !
10 Aug 2007 à 1:45 pm
L’EUROtour d’une p’tite pièce (qui mériterait bien d’ailleurs d’être mise en scène)…
10 Aug 2007 à 2:43 pm
L’argent est céleste dès lors qu’on s’en déleste, à bon escient.
10 Aug 2007 à 4:48 pm
Bonjour BlueG,
Ravi que tu ais apprécié les deux ! Merci pour elle
Bonjour Mélina,
Merci, des bizettes.
Ciao Barbara,
Oui, c’est surtout quand on en n’a plus que c’est un problème. Quoique, certains, qui en ont beaucoup en veulent toujours plus, mais c’est un autre problème…
Bacioni
Bonjour LinaLoca,
Merci ! Ah ouais, mais peut-être que Joe-litron n’avait pas trop la tête à se la creuser… En aurais-tu vraiment besoin ? Mr LinaLoco est sûrement le meilleur des miroirs
Hello Inno,
N’est-ce pas ? Bises
Bonjour Christophe,
Si tu veux, il me reste quelques jeux de mots que je n’ai pas casés dans le texte, mais j’ai la flemme de mettre le nez dans ma corbeille à papier !
De toute façon, ce n’est pas une question de comparaison, hein
Bonjour Plum’,
Cette pièce se la joue théâtrale ! D’accord, mais qui s’occupe des costumes (trois-pièces) ?
Hello Ellie,
Oui, et ça c’est à la portée de toutes les bourses
10 Aug 2007 à 6:26 pm
Tu as raison, il faut se détacher de l’argent : on n’est pas aux pièces !
10 Aug 2007 à 7:13 pm
Bonjour Tant-Bourrin,
Ouais, d’ailleurs, t’es chiche (sic) de prendre un billet et de le tailler en pièces ?
10 Aug 2007 à 11:40 pm
Chouette , chouette , chouette !!
Merci pour le petit coup de projecteur, cher FM, et pour ce billet fort charmant ( ton imagination fertile comble une partie de ma curiosité maladive, c’est cool, on est complémentaires ! ^^). Bises !
11 Aug 2007 à 12:30 am
Bonsoir Céleste,
De rien du tout ! J’ai essayé de faire quelque chose qui soit dans la même veine que ton imagination
Bises.
11 Aug 2007 à 12:50 am
j’aime… au fil de l’euro, de celui là, une tranche de vies en somme, jolie balade. Merci !
11 Aug 2007 à 10:09 am
Bonjour Nelly,
Ravi que tu ais apprécié ce petit périple
12 Aug 2007 à 6:19 pm
Très belle balade… qui donne terriblement envie de savoir par quels innimbrables hasards elle est passée de Barcelone à Rome…
12 Aug 2007 à 9:04 pm
Bonjour Arpenteur,
Merci mais comme j’ai flemme, je vais laisser à ton imagination les petits hasards qui l’on emmenée de Barcelone à Rome en passant par… où, d’ailleurs ?
12 Aug 2007 à 9:40 pm
Dire qu’elle aurait dû s’appeller l’ecu.Nous aurions alors malheureusement échappé à ce texte propre …comme un sou neuf.
13 Aug 2007 à 8:05 am
Dois-je prendre ça comme une “carte blanche”?… alors peut-être qu’un jour je plongerai mes yeux dans cette pièce et je lui demanderai de me raconter son voyage…
13 Aug 2007 à 9:11 am
Bonjour Aldeaselva,
Hé oui, ça aurait été différent de faire un texte assit sur l’écu
Bonjour arpenteur,
Comme tu veux, mais si tu la croises j’espère que tu raconteras
14 Aug 2007 à 11:48 am
Un conte plein de poésie !
Et qui me fait ouvrir les yeux sur tout ces objets du quotidien qui passent de main en main sans que l’on s’en rende compte…
14 Aug 2007 à 1:34 pm
Hello Alfie,
Ravi si ça t’a plu. Ah ? Comme le tube de crème solaire, par exemple ?
14 Aug 2007 à 2:20 pm
Ne me tente pas ! Ou la semaine prochaine, tu risques d’avoir une surprise sur mon blog !!!…
14 Aug 2007 à 2:38 pm
Ah ah, chiche ?
18 Aug 2007 à 5:32 pm
Je suis bluffé par la poèsie de ce texte, c’est plein d’émotions.
Bravo
18 Aug 2007 à 5:46 pm
Merci Mathéo,
Je suis ravi si ce texte t’a plu